Témoignages
L’attraction terrestre
par Gérald Cousineau
Chronique parue dans la revue Sport en vue, Bulletin de l’Association sportive des aveugles du Québec (ASAQ), vol. 13, no. 1 - Janvier - février 2005. Nous remercions l’auteur ainsi que l’ASAQ, qui en permettent la publication.
Oublions les jours gris de novembre qui ne semblent avoir ni commencement ni fin et imaginons plutôt un samedi d’hiver resplendissant et frisquet. Imaginons ensuite un centre de ski de fond situé entre Montréal et la baie d’Hudson – les activités de l’ASAM couvrent un vaste territoire –, en tout cas assez éloigné pour fuir l’agitation d’autrui. Le ciel est donc d’un bleu intense et lumineux, tacheté de nuages moelleux comme la barbe à papa des cirques de mon enfance. Mon grand chambellan n’étant pas là pour farter mes skis, mon bénévole s’en est chargé fort courtoisement. Et je suis là, debout sur mes skis, les yeux fixés sur le sentier que je distingue vaguement, tout impatient à l’idée d’affronter de nouveau ces montées et descentes qui font pour moi la saveur du ski de fond.
Bien conscient de la lourde tâche qui lui incombe, mon guide prend le temps d’énumérer les quelques consignes d’usage. Avant d’entreprendre la descente d’une pente plutôt abrupte, il m’est fortement déconseillé d’aller seul évaluer le coefficient de difficulté de ladite pente. Si je dépasse quelqu’un à grande vitesse, je dois veiller au préalable à lui laisser suffisamment de place pour tomber. Au cas où j’aurais moi-même un accident, me rappelle mon bénévole avec son habituel froncement de sourcils qui cette fois m’échappe complètement parce que je suis en train de nettoyer mes lunettes comme je le fais tous les premiers du mois, en cas d’accident donc, le point de chute le plus éloigné se situe dans un arc de cercle de 1,5 mètre de diamètre. S’il le dit, je veux bien le croire; une telle science me laisse muet.
Il ajoute aussitôt que, toujours selon les travaux de ce grand sportif qu’était Isaac Newton, la vitesse d’accélération d’un corps en chute libre est de 5,5 mètres par seconde. Il a vérifié le calcul lui-même et m’assure que ça ne peut pas me faire très mal. Mais pourquoi semble-t-il si convaincu que ce corps en chute libre sera forcément le mien? Je l’écoute sagement malgré tout, peu désireux de revenir à la maison amputé des deux bras jusqu’à l’épaule, ce qui, on l’avouera sans peine, rend l’exécution de certaines tâches plus difficile.
C’est bon de cheminer avec un guide qui, le temps d’une sortie, vous traite aux petits oignons et a réponse à tout. Si on avance trop lentement à mon goût sur le sentier, mon bénévole me dit avec la candeur d’un enfant qu’on ne peut pas aller plus vite parce qu’il y a trop de gros devant nous, ou trop d’arbres, ou trop de neige, ou trop de mésanges qui lui passent sous le nez et lui embrouillent la vision. C’est à ce moment-là que je décide de faire un pied de nez espiègle à ce vieux sacripant de Newton et à sa théorie de l’attraction terrestre. Je ferme les yeux, me concentre intensément… Pendant que mon guide, stupéfait, songeant peut-être à la montée au ciel d’un certain Jésus, cherche à s’agenouiller sur la neige mais s’empêtre dans ses skis. je m’élève peu à peu dans les airs, tache jaune sur le bleu du ciel, et m’offre en cette fin d’après-midi rien de moins qu’une petite fugue dans la Voie lactée.
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